Pour caricaturer, on a :

  • d'un côté, de farouches partisans de la situation monopolistique actuelle qui assure un revenu substantiel à une minorité de personnes et qui, comme tout monopole, ne veut pas perdre les avantages de sa situation de rente perpétuelle. Comme le dit si joliment une chanteuse à la mode : gagner sa vie "bien". Si quelqu'un connait le montant annuel en euros permettant de gagner "bien", je suis preneur. Bref, inutile d'en dire plus sur ces gens là... Laissons les à leurs stupides métaphores boulangères.

  • d'un autre côté, on a les partisans d'une solution entièrement communautaire, qui, même si elle tient la route sur le plan financier s'agissant des oeuvres déjà réalisées, n'explique pas en quoi elle pourra motiver la création. Ben oui, si on ne veut pas faire porter le risque sur les artistes eux-mêmes, à un moment il faut bien que quelqu'un mette une mise initiale sur la table. Ne serait-ce que pour enregistrer un album, il faut un minimum d'investissement en matériel et moyens humains. S'il ne vient pas des artistes eux-mêmes (et le mécénat n'ayant probablement qu'une portée limitée), celui-ci ne peut venir que de quelqu'un qui va attendre un retour sur cet investisssement.

  • entre les 2, on a de nombreuses personnes qui ne sont pas complètement acquise à l'un des 2 camps. Du candide des technologies numériques au fin connaisseur des dangers des situations monopolistiques en passant par la masse des anonymes qui se demandent où tout cela va nous mener.



Frédéric Dutoit, député de Marseille, fait une excellent article mettant en lumière les questions actuelles par rapport à leur conséquence sur la rémunération du travail des années à venir. Il parait désormais inéluctable que le mode de rémunération doit évoluer pour tenir compte d'une certaine réalité.
Un article de Pierre-Noël Giraud me parait essentiel dans cette question de la rémunération. Il n'est pas récent et est donc d'autant plus neutre vis à vis du projet de loi actuel. En substance, on peut en retenir que les versions numériques d'oeuvres sont, de par leurs caractéristiques, des biens publics purs et que, à partir de là, on a 2 solutions :

  • soit on les finance par l'impôt, que, pour l'occasion, on appelle "licence globale" et qui ne sera que très difficilement optionelle (que ceux qui ne payent pas la redevance télé car ils ne la regardent réellement pas du tout lèvent le doigt...)

  • soit on les finance par des produits d'accompagnement ou des produits dérivés. Les meilleurs produits de ce type étant probablement ceux qui ont une relation intime avec l'oeuvre (exemple : un livret accompagnant le CD)



Je veux, pour ma part, croire qu'il y a un avenir dans la 2ème solution. Ce que j'ai essayé de décrire dans un système de rémunération alternatif va dans ce sens là. Pourquoi n'y aurait-il pas suffisamment de créativité chez les spécialistes du marketing et autres vendeurs pour valoriser les produits par d'autres moyens ? La seule chose dont on a besoin et qui n'est peut être pas techniquement au point aujourd'hui, c'est un système de traçabilité qui garantisse la rémunération de l'auteur original de l'oeuvre. Le seul système candidat viable, c'est le tatouage numérique de l'oeuvre que seul l'auteur peut effectuer. Il garantit simultanément aux acheteurs (qui sont autant de potentiels revendeurs) la provenance et la pleine jouissance.
Une mesure technique de protection n'est pas un bon candidat car, au delà d'empêcher l'acheteur d'avoir la pleine jouissance de ce qu'il achète, elle est, par nature, très restrictive sur les matériels de reproduction utilisables. Dans les 2 cas, elle incite à ne pas acheter. C'est d'ailleurs une des raisons (avec le prix fixé par l'artiste) qui me fait penser que le modèle de Weed ne pourra pas fonctionner à grande échelle.

Tout cela serait une bonne occasion d'en finir avec certains anachronismes pseudo-libéraux. En effet, le marché des oeuvres numériques me semble être un bon candidat au grand jeu du libéralisme économique néoclassique. Si je prends la liste des critères lus sur Wikipédia, on n'est pas très loin du compte :

  • "L'atomicité des agents : aucun d'entre eux n'est assez important pour influencer le marché par son seul comportement. Ceci suppose non seulement un nombre élevé d'offreurs ou de demandeurs, mais surtout l'absence parmi eux d'un « gros » agent capable d'agir sur le marché". Il est inutile de s'étendre sur la masse des internautes et des sociétés ayant "pignon sur Internet". C'est même d'ailleurs ce qui fait peur aux "gros" actuels : ne plus être suffisamment gros dans le futur.

  • "La rationalité des agents : chacun d'entre eux est caractérisé par une « fonction de satisfaction » qui exprime sa satisfaction en fonction des quantités de chaque bien qu'il possède, et son comportement se résume à chercher à maximiser cette fonction". La boulimie de téléchargement de mp3 et de sonneries de téléphone portable serait donc un plus !

  • "L'homogénéité du produit : seul le prix permet de distinguer les produits qui ont tous des caractéristiques identiques". C'est là encore ce que l'on reproche aux fichiers numériques : que la copie ressemble trop au modèle

  • "La transparence du marché : tous les prix sont connus de tous, ainsi que toutes les quantités disponibles : l'information est supposée parfaite". Des informations fausses sur Internet, il en existe mais aller chercher la vérité n'est jamais bien compliqué pour qui veut bien y passer quelques minutes.

  • "La libre entrée sur le marché : seul le prix décide les agents à entrer sur le marché et aucune autre barrière juridique (brevet), technique (savoir-faire) ou économique (capitaux) ne s'y oppose". Une fois de plus, c'est ce que l'on reproche au Peer2Peer : sa trop grande facilité d'accès.

  • "La mobilité des facteurs : en fonction du prix qui rémunère chaque facteur, les agents peuvent réorienter leurs capitaux ou leur travail vers les secteurs ou les activités les plus rémunérateurs". Si un artiste n'est pas assez rémunérateur, on l'oublie. Ce n'est jamais que la situation actuelle. Changer cet état de fait serait un autre débat. Du genre : la culture peut-elle être un bien de consommation ?



Bien évidemment, cette reflexion n'est plus ou moins qu'une fraude didactique car je ne crois pas que la théorie de l'équilibre général soit aussi immédiatement transposable à un "marché de biens non rivaux" (si ce terme veut encore dire quelque chose...), mais la tentation est trop forte...