Breveter les logiciels ?
Par Olivier Azeau, le 1 mai 2006, 00:28 - Sicap
- Lien permanent
-
Bernard Salanié s'exprime sur les brevets. Je lis ce blog sur l'économie, au demeurant fort intéressant, depuis très peu de temps et j'ai découvert simultanément les précédents billets de Mr Salanié sur les brevets. Pour mon malheur, j'ai pris la peine de laisser un commentaire sur ce dernier billet, commentaire qui m'a valu une admonestation de l'adjudant de service.
Ne voulant pas polluer un espace qui ne m'appartient pas, c'est ici que je vais tenter d'expliquer pourquoi je pense que les propos de Mr Salanié sur les brevets sont à côté de la plaque.
Ne voulant pas polluer un espace qui ne m'appartient pas, c'est ici que je vais tenter d'expliquer pourquoi je pense que les propos de Mr Salanié sur les brevets sont à côté de la plaque.
En juin 2005, Mr Salanié fait bon rappel de la justification de l'existence des brevets et prend une position honorable sur le sujet des brevets logiciels :
La théorie générale dit qu'il y a un arbitrage entre la protection des droits de propriété sur les innovations (pour créer des incitations à la recherche et développement) et le souhait que ces innovations se diffusent aussi rapidemnt que possible. Il n'y a aucune raison que les termes de cet arbitrage soient invariants dans le temps ou entre secteurs. Et je pense qu'il y a de bons arguments pour dire que la protection doit être moins stricte dans le secteur du logiciel.
Le mois suivant, petit revirement : 'oui aux brevets logiciels si ...'
Les conditions qui suivent le 'si' sont a priori relativement acceptables : sévère évaluation de la nouveauté et de l'inventivité apportées par le brevet, existence réelle d'applications mettant en oeuvre le brevet et publication du code source des logiciels brevetés.
Rien d'extraordinaire à cela. Ce n'est rien de plus qu'une reprise des 4 critères essentiels qui sont un pré-requis pour le dépot d'un brevet : nouveauté, inventivité, application industrielle et divulgation de la manière de reproduire l'invention.
Et donc, en avril 2006, la dernière couche. Pourqu'un tel système fonctionne, il faut des garde-fous : les offices de brevet ne peuvent pas, avec les moyens actuels, déterminer efficacement les tricheries envers ces critères dans le flot incessant de dépots que l'on connait aujourd'hui.
Une solution serait donc, par exemple, de rajouter des contre-pouvoirs tels que la possibilité pour les entreprises de contester les dépots de brevets abusifs.
Au dela du prix élevé à payer en termes de veille juridique pour rentrer dans le cercle des "contestateurs de brevets", j'ai cité en commentaire sur le billet initial un contre-exemple hypothétique qui n'aurait pas été protégé par un tel contre-pouvoir.
Si Tim Berners-Lee avait breveté en 1989 son idée de mariage entre l'hypertexte et la communication en réseau TCP, les avancées qui ont résulté de cette invention du World Wide Web n'auraient pas existées. Avant que les grands acteurs tels Microsoft prennent le train en marche pour démocratiser le Web, le moteur de l'innovation n'était constitué que de petits acteurs qui auraient moins probablement franchi le pas du brevet ou, encore moins probablement, celui de la contestation du brevet.
Même en satisfaisant aux critères mentionnés, un système logiciel de Web couvert par un brevet n'aurait généré qu'un pouillème de l'innovation que le Web que l'on connait a généré.
Ce qui, à mon humble avis, manque à ce raisonnement de brevet satisfaisant à des critères stricts, c'est que l'on ne revient pas suffisamment à la question de base : pourquoi la société prévoit-elle la protection de certaines inventions par des brevets ?
Pour une réponse détaillée et très fouillée en termes d'exemples je ne peux que conseiller la lecture de l'excellent livre de Florent Latrive 'Du bon usage de la piraterie' qui couvre, au dela du cadre des brevets, tous les aspects de la propriété intellectuelle.
Ici, je me contenterai d'une réponse courte. L'octroi d'un brevet, c'est la mise en place d'un équilibre instable entre 2 droits : celui de l'inventeur à jouir des retombées de son invention et celui de la société dans son ensemble, dont est issu l'inventeur, à jouir de ces mêmes droits. C'est un échange donnant-donnant. La société donne une protection : le droit exclusif de l'inventeur à jouir des retombées de sa création pendant un temps limité. En contrepartie, l'inventeur donne à la société des clefs pour avancer technologiquement : la mise à nu du système breveté doit permettre aux autres inventeurs potentiels de progresser dans leur savoir pour le bien de tous.
Concernant les logiciels, la vraie question est donc de savoir si le principe de brevetabilité permet de faire avancer le schmilblic. Il se peut qu'il y ait, quelque part, une innovation logicielle dont la divulgation des 'plans' ait pu susciter une autre innovation. C'est effectivement possible. Mais peu probable. Essayez donc de trouver un créateur de logiciels ayant progressé dans son savoir grace au contenu d'un brevet logiciel et si vous en trouvez un, faites moi signe...
Il y a une raison simple à cela : aujourd'hui, en 2006, la partie la plus difficile a créer de beaucoup de logiciels est la partie visible, les spécifications, l'interaction avec l'utilisateur, la partie pour laquelle on n'a pas besoin des plans. C'était beaucoup moins vrai dans le passé où la mise en oeuvre technique était loin d'être simple mais actuellement, dans l'immense majorité des cas, ce sont les interactions humaines qui sont compliquées. Celles qui permettent le passage de l'idée au code. Le code en lui-même, qui représente le plan du produit fini, n'a pas souvent grand intérêt.
Je prends le premier exemple qui me tombe sous la main. J'ai bricolé quelques lignes de code qui permettent de simuler des clics sur les liens publicitaires d'un moteur de recherche bien connu. L'idée initiale, qui m'est venue, d'une campagne de clics lancée par un parti politique pour contrer les agissements d'un autre parti en termes de publicité sur le web n'est certainement pas originale. Je suis même prêt à parier, sans avoir fait aucune recherche, que l'utilisation d'une communauté de postes clients pilotée à partir d'un serveur central fournissant les instructions de clics (ceci dans le but de tromper au mieux les sites recevant les clics) tombe sous le coup d'un ou plusieurs brevets.
Le problème, c'est que, même si les idées incluses dans ce logiciel sont déjà brevetées ou venaient à l'être, la divulgation de la totalité du code source (dispo ici même by the way) de ce logiciel ne ferait rien progresser du tout. Le code ne contient rien qu'un étudiant moyen en informatique ne connaisse déjà.
La vérité c'est que l'équilibre qui prévaut à l'existence des brevets n'existe pas pour les logiciels. La société donne, l'inventeur (si on peut l'appeler comme ça...) reçoit. Point.
Alors peut-on breveter des logiciels ? Peut-être. Le tout est de savoir comment la société peut en retirer quelque chose.
Qu'est-ce qu'un créateur de logiciels peut apporter à la communauté en échange d'un droit plus fort que le simple droit d'auteur ?
Qu'est-ce qui peut faire progresser les autres créateurs et qui vaille le coup de donner un peu plus pour l'avoir ?
Quelques pistes :
Bref, tout ce qui touche à la mise en oeuvre d'un processus, d'une démarche (que celle-ci soit formalisée ou non) pour aller d'une idée initiale au produit fini.
Ce sont là les éléments qui ont vraiment de la valeur et que la communauté des créateurs de logiciels pourrait se permettre de monnayer pour le bien commun.
Pour ce qui est du hiatus initial, loin de moi l'idée d'une quelconque agression envers qui que ce soit. J'apprécie le blog de Bernard Salanié et je continuerai de le lire avec intérêt.
Je trouve simplement un peu dommage sur cette affaire de brevets logiciels que beaucoup de gens ne prennent pas le temps de revenir aux fondamentaux, de réfléchir à partir de l'essence même de la notion de brevet pour en tirer des conclusions sur ce qui est bon ou pas pour la société en général.
La théorie générale dit qu'il y a un arbitrage entre la protection des droits de propriété sur les innovations (pour créer des incitations à la recherche et développement) et le souhait que ces innovations se diffusent aussi rapidemnt que possible. Il n'y a aucune raison que les termes de cet arbitrage soient invariants dans le temps ou entre secteurs. Et je pense qu'il y a de bons arguments pour dire que la protection doit être moins stricte dans le secteur du logiciel.
Le mois suivant, petit revirement : 'oui aux brevets logiciels si ...'
Les conditions qui suivent le 'si' sont a priori relativement acceptables : sévère évaluation de la nouveauté et de l'inventivité apportées par le brevet, existence réelle d'applications mettant en oeuvre le brevet et publication du code source des logiciels brevetés.
Rien d'extraordinaire à cela. Ce n'est rien de plus qu'une reprise des 4 critères essentiels qui sont un pré-requis pour le dépot d'un brevet : nouveauté, inventivité, application industrielle et divulgation de la manière de reproduire l'invention.
Et donc, en avril 2006, la dernière couche. Pourqu'un tel système fonctionne, il faut des garde-fous : les offices de brevet ne peuvent pas, avec les moyens actuels, déterminer efficacement les tricheries envers ces critères dans le flot incessant de dépots que l'on connait aujourd'hui.
Une solution serait donc, par exemple, de rajouter des contre-pouvoirs tels que la possibilité pour les entreprises de contester les dépots de brevets abusifs.
Au dela du prix élevé à payer en termes de veille juridique pour rentrer dans le cercle des "contestateurs de brevets", j'ai cité en commentaire sur le billet initial un contre-exemple hypothétique qui n'aurait pas été protégé par un tel contre-pouvoir.
Si Tim Berners-Lee avait breveté en 1989 son idée de mariage entre l'hypertexte et la communication en réseau TCP, les avancées qui ont résulté de cette invention du World Wide Web n'auraient pas existées. Avant que les grands acteurs tels Microsoft prennent le train en marche pour démocratiser le Web, le moteur de l'innovation n'était constitué que de petits acteurs qui auraient moins probablement franchi le pas du brevet ou, encore moins probablement, celui de la contestation du brevet.
Même en satisfaisant aux critères mentionnés, un système logiciel de Web couvert par un brevet n'aurait généré qu'un pouillème de l'innovation que le Web que l'on connait a généré.
Ce qui, à mon humble avis, manque à ce raisonnement de brevet satisfaisant à des critères stricts, c'est que l'on ne revient pas suffisamment à la question de base : pourquoi la société prévoit-elle la protection de certaines inventions par des brevets ?
Pour une réponse détaillée et très fouillée en termes d'exemples je ne peux que conseiller la lecture de l'excellent livre de Florent Latrive 'Du bon usage de la piraterie' qui couvre, au dela du cadre des brevets, tous les aspects de la propriété intellectuelle.
Ici, je me contenterai d'une réponse courte. L'octroi d'un brevet, c'est la mise en place d'un équilibre instable entre 2 droits : celui de l'inventeur à jouir des retombées de son invention et celui de la société dans son ensemble, dont est issu l'inventeur, à jouir de ces mêmes droits. C'est un échange donnant-donnant. La société donne une protection : le droit exclusif de l'inventeur à jouir des retombées de sa création pendant un temps limité. En contrepartie, l'inventeur donne à la société des clefs pour avancer technologiquement : la mise à nu du système breveté doit permettre aux autres inventeurs potentiels de progresser dans leur savoir pour le bien de tous.
Concernant les logiciels, la vraie question est donc de savoir si le principe de brevetabilité permet de faire avancer le schmilblic. Il se peut qu'il y ait, quelque part, une innovation logicielle dont la divulgation des 'plans' ait pu susciter une autre innovation. C'est effectivement possible. Mais peu probable. Essayez donc de trouver un créateur de logiciels ayant progressé dans son savoir grace au contenu d'un brevet logiciel et si vous en trouvez un, faites moi signe...
Il y a une raison simple à cela : aujourd'hui, en 2006, la partie la plus difficile a créer de beaucoup de logiciels est la partie visible, les spécifications, l'interaction avec l'utilisateur, la partie pour laquelle on n'a pas besoin des plans. C'était beaucoup moins vrai dans le passé où la mise en oeuvre technique était loin d'être simple mais actuellement, dans l'immense majorité des cas, ce sont les interactions humaines qui sont compliquées. Celles qui permettent le passage de l'idée au code. Le code en lui-même, qui représente le plan du produit fini, n'a pas souvent grand intérêt.
Je prends le premier exemple qui me tombe sous la main. J'ai bricolé quelques lignes de code qui permettent de simuler des clics sur les liens publicitaires d'un moteur de recherche bien connu. L'idée initiale, qui m'est venue, d'une campagne de clics lancée par un parti politique pour contrer les agissements d'un autre parti en termes de publicité sur le web n'est certainement pas originale. Je suis même prêt à parier, sans avoir fait aucune recherche, que l'utilisation d'une communauté de postes clients pilotée à partir d'un serveur central fournissant les instructions de clics (ceci dans le but de tromper au mieux les sites recevant les clics) tombe sous le coup d'un ou plusieurs brevets.
Le problème, c'est que, même si les idées incluses dans ce logiciel sont déjà brevetées ou venaient à l'être, la divulgation de la totalité du code source (dispo ici même by the way) de ce logiciel ne ferait rien progresser du tout. Le code ne contient rien qu'un étudiant moyen en informatique ne connaisse déjà.
La vérité c'est que l'équilibre qui prévaut à l'existence des brevets n'existe pas pour les logiciels. La société donne, l'inventeur (si on peut l'appeler comme ça...) reçoit. Point.
Alors peut-on breveter des logiciels ? Peut-être. Le tout est de savoir comment la société peut en retirer quelque chose.
Qu'est-ce qu'un créateur de logiciels peut apporter à la communauté en échange d'un droit plus fort que le simple droit d'auteur ?
Qu'est-ce qui peut faire progresser les autres créateurs et qui vaille le coup de donner un peu plus pour l'avoir ?
Quelques pistes :
- L'évolution, jour après jour, du code source d'un logiciel qui en dit beaucoup plus long sur les bonnes ou les mauvaises façons d'avancer dans la réalisation en mettant en évidence les impasses.
- Dans la même logique, les comptes rendus de réunion d'avancement.
- ...
Bref, tout ce qui touche à la mise en oeuvre d'un processus, d'une démarche (que celle-ci soit formalisée ou non) pour aller d'une idée initiale au produit fini.
Ce sont là les éléments qui ont vraiment de la valeur et que la communauté des créateurs de logiciels pourrait se permettre de monnayer pour le bien commun.
Pour ce qui est du hiatus initial, loin de moi l'idée d'une quelconque agression envers qui que ce soit. J'apprécie le blog de Bernard Salanié et je continuerai de le lire avec intérêt.
Je trouve simplement un peu dommage sur cette affaire de brevets logiciels que beaucoup de gens ne prennent pas le temps de revenir aux fondamentaux, de réfléchir à partir de l'essence même de la notion de brevet pour en tirer des conclusions sur ce qui est bon ou pas pour la société en général.


Commentaires
Cependant quand vous écrivez "En contrepartie, l'inventeur donne à la société des clefs pour avancer technologiquement", il y a aussi une 2ème contrepartie : l'inventeur, grâce au bénéfice qu'il anticipe, investit dans la concrétisation de son idée, et met son produit à la disposition (payante) de la société.
Il faudrait donc tirer un second fil (plus classique et plus proche des idées de B. Salanié) : la protection juridique du brevet incite-t-elle effectivement des inventeurs à réaliser et commercialiser des logiciels qui, sans brevet, ne seraient pas sortis ?
À vue de nez (mais ce n'est pas mon rayon), je ne connais pas d'exemple de réponse "oui".
(p.ex., même en remontant à la vieille époque où la difficulté était à l'intérieur de la machine, Borland avait réalisé un exploit de programmation en faisant tenir le moteur de QuattroPro en 640 Ko, si mon souvenir est bon, ce qui le rendait très rapide, et la concurrence n'avait pu l'imiter : mais était-ce une question de brevet ? et si brevet il y a, était-ce la clé de l'investissement de Borland ? de mémoire non).
Ou alors il faudrait que celui qui dispose d'un brevet n'ait pas la liberté de fixer son prix de vente...
En tout cas, je ne connais pas non plus d'exemple de logiciel qui soit sorti grace à un dépôt de brevet.
C'est édifiant!
"""
Just to illustrate how great out ignorance of the optimum forms of delimitation of various rights remains - despite our confidence in the indispensability of the general institution of several property - a few remarks about one particuilar form of property may be made. [...]
The difference between these and other kinds of property rights is this: while ownership of material goods guides the user of scarce means to their most important uses, in the case of immaterial goods such as literary productions and technological inventions the ability to produce them is also limited, yet once they have come into existence, they can be indefinitely multiplied and can be made scarce only by law in order to create an inducement to produce such ideas. Yet it is not obvious that such forced scarcity is the most effective way to stimulate the human creative process. I doubt whether there exists a single great work of literature which we would not possess had the author been unable to obtain an exclusive copyright for it; it seems to me that the case for copyright must rest almost entirely on the circumstance that such exceedingly useful works as encyclopaedias, dictionaries, textbooks and other works of reference could not be produced if, once they existed, they could freely be reproduced.
Similarly, recurrent re-examinations of the problem have not demonstrated that the obtainability of patents of invention actually enhances the flow of new technical knowledge rather than leading to wasteful concentration of research on problems whose solution in the near future can be foreseen and where, in consequence of the law, anyone who hits upon a solution a moment before the next gains the right to its exclusive use for a prolonged period.
The Fatal Conceit: The Errors of Socialism, 1988 (p. 35) Friedrich von Hayek
"""
Pas un socialo-communiste pourtant le Hayek :)
Plus de références ici :
http://guerby.org/blog/inde...