Je suis de gauche et je vais voter pour François Bayrou au 1er tour et au 2nd tour de l'élection présidentielle.

En d'autres temps, cette simple affirmation aurait fait passer son auteur, au mieux, pour fantaisiste et, au pire, pour un dangereux réactionnaire. Mais ces temps semblent bel et bien révolus. Aujourd'hui, l'heure est au rassemblement et, depuis quelques jours, sur le web, je ne croise plus un seul blog, un seul forum dans lequel une affirmation similaire ne soit énoncée avec force au détour d'un commentaire.
Toujours sur les mêmes blogs ou forums, une telle affirmation est systématiquement suivie d'une tentative de démonstration, de la part, semble-t-il, d'un militant PS de service qui, passant par hasard, dégaine tel un lucky luke du web que Bayrou c'est la droite, qu'il a déjà gouverné avec l'UMP et que voter pour lui, c'est préparer le terrain du président altoséquannais. Où est la démonstration ? On l'attend encore...
Bien sûr, tous les scénarios sont possibles. Y compris celui où aucune personnalité de gauche ne répond à l'appel de Bayrou quant à un gouvernement d'union nationale et où l'on se retrouve, par défaut, avec un gouvernement et un parlement de centre-droit guère éloigné de celui que l'on connait actuellement. Mais pourquoi envisager le pire quand tant d'autres scénarios sont possibles, voire probables ? Optimum a une explication à cela :
Pour les soutiens de Ségolène Royal, il ne s’agit donc pas de faire re-changer d’avis les électeurs de gauche déjà tentés par Bayrou. Ceux-là, on s’en fiche complètement, ils voteront bien Royal au second tour et puis basta. Non, il s’agit d’éviter à tout prix que d’autres électeurs soient tentés et que, par le jeu des prophéties auto-réalisatrices, la béarnaise ne prenne et que Bayrou ne devienne un candidat crédible. D’où les petites phrases assassines et les moqueries. Il faut absolument augmenter le plus possible le coût psychologique d’une renonciation à voter Royal.

A la lumière de ces explications, la mécanique de cet acharnement devient risible tellement elle est contre-productive. Il faut bien se rendre à l'évidence : les leçons d'avril 2002 ne seront jamais apprises. Taper gratuitement sur un candidat ne lui fait pas perdre l'adhésion de ses sympathisants. Bien au contraire. La semaine dernière, j'avais été épaté par la toute première accession de Bayrou au second tour sur Votez 2007. La première fois en un an d'existence du site qui réalise un vote par semaine. Sa victoire virtuelle au 2nd tour n'a pas fait un pli. Et cette semaine, re-belote : en tête dès le 1er tour avec près de 24% des voix.
"Les sondages, on sait ce que ça vaut" me dira-t-on, et c'est vrai. D'ailleurs, là, ce n'est même pas un "vrai" sondage. Tout juste un vague site web où un simple clic sans aucun risque permet de faire dire n'importe quoi à n'importe qui. Il n'empêche que certains chiffres sont là. A moins d'une subite prise de conscience des militants UDF pour occuper l'espace Internet, j'aimerais bien que l'on m'explique comment un site qui n'avait jusqu'alors jamais dépassé les 15000 "votants" se retrouve soudainement à 16000, 19000 et 22000 pour le tout dernier vote, celui qui a mis Bayrou en tête au 1er tour. Comment cela serait-il possible sans une vraie lame de fond qui modifie profondément (et durablement) l'opinion ?

La réalité, c'est que quelque chose d'énorme est en train de se produire. Quelque chose qui a de très fortes chances de faire basculer le fonctionnement binaire de la politique française qui n'a que trop duré.
François Nonnenmacher décrit impeccablement la situation :
ni Nicolas Sarkozy, ni Ségolène Royal n'apporteront le moindre changement significatif aux bonnes vieilles habitudes politiciennes de la droite ou de la gauche dite « gouvernementale ».
[...]
les promesses de ceux deux-là n'engagent que ceux qui les écoutent.
[...]
Conclusion, le seul changement politique viable à portée d'urne le 22 avril, c'est que François Bayrou arrive en seconde position. L'élection de Bayrou serait un véritable séisme pour les deux partis majoritaires, ce qui nous garantirait la plus belle campagne législative depuis vingt-six ans et un peu de fraîcheur du côté de la rue du Faubourg Saint-Honoré.


Comment en est-on arrivé là ? L'opération séduction n'est sans doute pas étrangère au phénomène. Milieu paysan, proche de sa famille, de son lieu de naissance, de ses amis d'enfance, la tragédie des aléas de la vie, la volonté de s'en sortir, proche des vraies gens, une certaine distance du parisianisme, une épouse discrète, 6 enfants, un bon père (qui sait donner des gifles à bon escient), et, pour couronner le tout, une façon de vivre authentique à laquelle aspire tout un chacun.
Ce serait presque une injure de s'arrêter à ces aspects. Contrairement à l'argumentation de nombre de ses détracteurs qui parlent d'un centrisme mou et immobile, François Bayrou a un programme des plus détaillés. Certains le qualifieront de programme de "droite". Je ne suis pas loin de faire partie de ceux là. Des propositions telles que la réduction de charges sur les heures supplémentaires ou les 2 emplois sans charges par entreprise sont loin d'avoir mon approbation. Sur un plan idéologique, elles me font l'impression de cadeaux donnés sans aucune contrepartie à certaines catégories de personne (en l'occurrence un nombre limité de salariés et de petits patrons). Sur un plan économique, je ne suis pas vraiment qualifié pour en juger mais des personnes qui semblent compétentes émettent certaines réserves.
A mon humble niveau, il me semble que toute mesure visant à "travailler plus pour gagner plus" est vouée à l'échec. Elle me rappelle trop la "théorie espagnole de la valeur" que connait toute personne en ayant lu un minimum sur les principes de management. L'espagne coloniale du 16ème siécle n'envisageait qu'un seul moyen de s'enrichir : récupérer un maximum d'or des Amériques. Cela ne lui valut qu'inflation et banqueroute. Cet effort aurait pu autrement être mis à profit en produisant de la vraie valeur, celle qui améliore la vie des gens, l'argent n'étant qu'un moyen intermédiaire pour échanger ces valeurs. Cette Espagne ne prit pas part à la révolution industrielle qui suivit et à sa formidable amélioration de productivité. Car c'est bien de cela dont il s'agit : travailler mieux et non pas travailler plus. J'aurais de loin préféré une incitation qui porte sur l'amélioration des bénéfices des sociétés avec, par exemple, au delà d'un certain seuil de bénéfice avant impôts, une transformation automatique d'une partie de l'impôt en prime pour les salariés.
Une telle solution aurait l'avantage d'un effet similaire à la suppression des charges sur les heures supplémentaires (au delà d'un certain seuil de travail, le profit augmente pour le salarié sans pénaliser l'entreprise) mais sans ses effets pervers majeurs : le recours systématique aux heures supplémentaires ne garantit pas la production d'une plus grande valeur pour le client de l'entreprise et, accessoirement, décourage l'embauche.

Mais alors, comment des personnes qui n'apprécient pas des points aussi essentiels du programme Bayrou peuvent tout de même lui accorder leur confiance ?
Tout simplement parce que, parmi la pléthore de candidats, c'est le seul à essayer de remettre un peu d'égalité entre les citoyens (contrairement à ceux qui prônent un "bouclier fiscal" pour ne citer que cette mesure ignoble) sans pour autant promettre de raser gratis avec, par exemple, une "sécurité sociale professionnelle garantie par l'Etat". Cette proposition No 21 de Ségolène Royal résume à elle seule tout ce qu'est en mesure de réaliser le Parti Socialiste d'aujourd'hui :
21- Mettre en place une sécurité sociale professionnelle garantie par l’Etat et permettant à chaque personne privée d’emploi de se voir proposer par les pouvoirs publics un contrat de droits et devoirs comportant :
- une rémunération, pendant un an, égale à 90 % du dernier salaire net perçu ;
- une formation qualifiante ;
- une aide personnalisée à la recherche d’emploi ;
Cette prestation sera assurée par le service public de l’emploi.

Dans la liste fournie, j'arrive à bien identifier les droits. Pour ce qui est de déterminer les devoirs, je cherche encore...
Quant au programme de l'autre, celui qui discrimine (positivement), je ne prendrai même pas la peine d'en parler.

En face de tant de médiocrité, Bayrou propose au moins quelques choix intéressants : Une réforme de l'état donnant sa vraie dimension au parlement en permettant à tout le monde d'être représenté ; un réel effort de d'optimisation des institutions, tant au niveau national qu'à l'échelon régional ; une généralisation des systèmes de points aussi bien pour les retraites que pour les diverses aides sociales qui auraient le mérite de rendre le système plus équitable. Si j'ajoute à cette liste quelques points qui me tiennent plus particulièrement à coeur sur le plan des libertés individuelles culturelles ici ou là, je me dis que, oui, un compromis sur quelques points litigieux vaut au moins la peine d'être essayé. Et tant pis si cela fait de moi, qui ait toujours voté PS par conviction que cela pouvait changer la vie, quelqu'un qui ne sera plus considéré comme étant "à gauche".

Au final, l'impression globale que je retiens du mouvement qui est en marche c'est que, avec d'un côté un candidat qui n'hésite pas à encenser le rôle de l'argent (au besoin en protégeant en tout premier lieu ceux qui en ont beaucoup) et de l'autre une candidate qui se préoccupe un peu trop de ceux qui en manquent cruellement, il reste un boulevard au milieu de tout cela. Ce boulevard est ouvert pour un présidentiable qui semble s'intéresser un peu plus que ses concurrents à toutes les autres personnes : celles qui ne roulent pas sur l'or mais n'ont jamais vraiment connu le chomage et la précarité ; celles qui se lèvent tous les matins pour aller bosser et faire fonctionner le pays sans trop se préoccuper de défendre leurs "acquis sociaux" ; celles qui élèvent leurs enfants du mieux qu'elles le peuvent, en jonglant avec leurs diverses contraintes, mais sans attendre d'un état qu'il donne un bout de papier sans valeur nommé "baccalauréat" à la totalité d'entre eux ; celles qui aiment suffisamment leur pays et les gens qui y habitent pour trouver normal de payer des impôts à la hauteur de leur moyens et qui ne comprennent pas pourquoi ceux qui ont plus de moyens qu'eux tentent de s'y soustraire (et souvent réussissent) ; celles qui comprennent et respectent les différences et les croyances des autres mais qui ne s'inclinent pas, par démagogie, à la moindre revendication ethnique ; celles qui n'ont jamais reçu beaucoup de ceux qui les gouvernent et qui n'en attendent plus grand chose mais qui, scrutin après scrutin, gardent toujours l'espoir que le prochain changera les choses.

C'est pour cet espoir que les 22 avril et 6 mai prochains, je vais aller voter.