Olivier Bouba-Olga remarque que, en 2002, Jospin s'est trop rapidement positionné au centre en affirmant notamment que son projet n'était pas socialiste. Ségolène ne va donc pas faire la même erreur : il lui faut récupérer les voix d'extrême-gauche. Dans une logique similaire, Nicolas Sarkozy part lui aussi à la pêche du côté de ses propres extrêmes.
Quand ils auront rassemblé leur camp, ils auront bien le temps au second tour de se disputer l'électeur médian.

En ce qui me concerne, je vois un problème à ce raisonnement : une démonstration n'a d'intérêt que si les hypothèses de départ sont valides. Or, quelles sont-elles dans le cas présent ?
Olivier Bouba-Olga base son explication sur la phrase suivante : "Si l’on considère que la répartition de l’électorat suit grosso modo la courbe suivante..."



On fait donc l'hypothèse de la bipolarisation gauche-droite de l'électorat français : deux gros blocs d'électeurs, un à gauche et un à droite. L'hypothèse est peut être valide. Sous la Vème république, si l'on excepte le cas particulier de 2002, le second tour s'est toujours joué sur des rapports de force proches du 50-50. Dans une telle configuration, la stratégie visant à "rassembler son camp" au premier tour est très certainement la meilleure.

Que vaut aujourd'hui cette hypothèse ? La dernière élection présidentielle où on a pu la vérifier remonte à 12 ans ! Les autres scrutins n'ont pas les mêmes caractéristiques : la plupart des scrutins ne sont pas nationaux et les élections européennes (qui ne sont même plus un scrutin national) n'ont qu'un seul tour.
Le seul vrai scrutin récent d'envergure nationale, c'est celui du 29 mai 2005 et, même s'il n'a pas failli à la règle des 50-50, la bipolarisation qui le caractérisait n'avait rien d'une séparation gauche-droite.
Entre le 'oui', le 'non de gauche' et le 'non de droite', la répartition de l'électorat avait plus probablement l'allure tri-modale suivante :



Alors que rapporte la stratégie de nos 2 favoris avec une telle hypothèse ?
Dans un tel cas, rassembler son camp revient à aller chercher les "nonistes" de son propre camp et ce en prenant le risque de négliger le "oui du centre".
S'il y en a un qui a bien compris cela, c'est François Bayrou :
"En réalité aujourd'hui, ils sont sans alliés" et "en panne de majorité, à moins de faire une majorité avec le Front national pour l'un et avec l'extrême gauche pour l'autre". "Et ce serait une majorité plus facile à rassembler qu'une majorité avec des gens ouverts, au centre, dans la gauche républicaine et au centre-droit?"

Et c'est vrai que cela ne sera pas facile pour Royal et Sarkozy dans les semaines qui viennent. L'une aura à affronter pas moins de 6 candidats d'extrême-gauche (en prenant une acception assez large du terme) ce qui ne lui laissera qu'un septième du temps de parole pour s'adresser à ce camp là. L'autre sera mieux loti avec seulement 2 concurrents, donc un tiers de temps de parole, mais avec un Le Pen capable de faire les scores élevés que l'on sait. Pendant ce temps là, faute de pouvoir faire le grand écart, ils en seront réduits aux attaques ad hominem contre Bayrou.

Quand François Bayrou explique que le clivage droite-gauche est dépassé, il n'est pas forcément loin de la vérité. Cela ne veut pas pour autant dire qu'il n'y a plus de clivages, cela veut juste dire qu'ils sont différents.
"Rassembler son camp au premier tour" ce n'est pas une question de droite ou de gauche, c'est une question de clivages : ceux qui feront le meilleur score seront ceux qui auront le mieux senti où sont les frontières actuelles des diverses sensibilités de l'électorat français. Si l'on veut parler en termes d'histogrammes de l'électorat, il faut se positionner là où est le "meilleur pic" en volume d'électeurs.

Comme dirait l'autre, cette élection, je commence à bien la sentir...