Ce que je trouve gênant avec cette idée de "gagner plus", c'est que, hors exceptions, elle semble diviser les personnes en 2 catégories : celles qui estiment que ceux qui ne veulent pas travailler plus longtemps sont de grosses feignasses qui ne méritent pas leur salaire et celles qui pensent que les patrons sont des exploiteurs et que les salaires devraient être augmentés avant de discuter d'une éventuelle augmentation du temps de travail.

Y-a-t-il de la place pour des points de vue plus modérés ?
Pour ma part, je crois que l'on ne peut pas reprocher à qui que ce soit de vouloir "gagner plus". Avoir une vie meilleure est une aspiration légitime et, à l'échelle d'un individu, avoir un meilleur revenu est une des rares solutions.
Je crois aussi que, à l'échelle de notre société, se contenter d'augmenter la production de ce que l'on sait déjà faire ne nous mènera pas loin, et certainement pas dans la direction d'un bien meilleur niveau de vie acquis depuis des dizaines (voire centaines) d'années grace aux innovations technologiques et à l'amélioration de la productivité. Je parle là de la vraie augmentation de productivité, celle qui permet de produire plus pour un effort humain donné et non pas celle qui permet de produire plus au même coût.

Pour concilier les deux, il me semble impossible de considérer l'accroissement de richesses individuel sans prendre en compte une élevation globale du niveau de vie de la société. Cette élevation est difficilement quantifiable et dépend certainement des croyances des uns et des autres. Je ne suis ni sociologue, ni économiste et j'ignore quels éléments objectifs peuvent être avancés pour mesurer cela mais je crois fermement que l'éducation et la formation sont à la base de toute amélioration.
Dans cette optique, les bonnes mesures sont celles qui induisent une corrélation entre augmentation des revenus et augmentation de l'éducation.

Si l'on s'en tient à ce qui pourrait être mis en oeuvre à l'échelle d'une entreprise, il faudrait que tous les avantages consentis par la société à une entreprise plutôt qu'à une autre trouvent une contrepartie comme don à la société en termes d'éducation et de formation. Une mesure qui permet à une entreprise de payer plus un salarié sans aucun impact sur ses bénéfices et sans aucune autre contrepartie me parait suicidaire pour la collectivité. Je classe là dedans toutes les mesures d'allègement de cotisations sociales, de défiscalisation et tous les bouzins que les gouvernements arrivent à nous pondre (surtout celui actuellement au pouvoir)
D'autre part, sans vouloir être trop provocateur, il me semble vain de fonder l'augmentation des revenus des uns par un simple système de vases communiquants où l'on ne fait rien de plus que piquer son fric à l'autre pour de vagues raisons de solidarité. Les entreprises sont une pièce importante du moteur qui fait que notre niveau de vie augmente. Les ponctionner par idéologisme ne me parait pas très rationnel.
Soit, en résumé :

  • l'augmentation des revenus d'un individu doit passer par l'augmentation des revenus de l'entreprise pour laquelle il travaille
  • tout mécanisme qui incite une entreprise à donner plus à ses employés doit systématiquement faire un don d'éducation/formation à la société dans son ensemble

Je suis toutefois tenté de faire la part des choses entre 2 catégories d'activités. Il est des métiers où le chiffre d'affaires est quasiment proportionnel au temps de travail et il est des métiers où ils ne sont que faiblement corrélés.

Pour les premiers, "travailler plus pour gagner plus", au sens de "faire plus d'heures de travail pour augmenter son revenu" me semble incontournable. Aider les entreprises à mettre cela en place sans pénaliser leur activité ne me choque pas. Là où ça devient gênant, c'est si l'on considère cette situation comme définitive et que l'on ne fait rien pour y rémédier. Ben oui : si la main d'oeuvre devient de moins en moins chère car suffisamment flexible en termes de temps de travail au point de résoudre tout problème d'embauche supplémentaire, il n'y a plus aucun intérêt à innover et augmenter la productivité.
C'est la raison pour laquelle toute mesure de ce genre devrait au minimum être accompagné d'un dispositif massif de formation pour permettre à tous ceux qui le veulent d'améliorer leur condition autrement qu'en faisant toujours plus d'heures. Ce ne sont pas les ridicules 20 heures annuelles de DIF qui vont changer quoi que ce soit. Il en faudrait au moins le triple. Si on veut vraiment que les individus aient une chance de progresser et de s'améliorer (et ainsi améliorer la société dans son ensemble), il faudra passer par un effort bien plus massif.
Lier cela aux moyens mis en oeuvre pour "gagner plus" m'apparait comme une évidence et demander aux entreprises de faire un effort supplémentaire en ce sens me semble être profitable à tout le monde.

Pour les seconds, le problème est différent. C'est plus une question d'état d'esprit. Il est de nombreux métiers où la production effective ne peut pas s'exprimer en temps de travail. On a même mis en place des systèmes de mesure du temps spécifiques pour une partie d'entre eux : les forfaits jours. Je dis "pour une partie d'entre eux" car il existe encore assurément des métiers où l'on compte en heures de travail car l'entreprise estime qu'elle est capable de pré-déterminer le temps de travail des individus mais où on est incapable de pré-déterminer la productivité horaire.
Pour ces activités là, le problème est qu'il est difficile de mesurer la production individuelle. La rapporter à un temps de travail en heures ou en jour n'est qu'une facilité. J'écrivais il y a un peu plus d'un an :
La seule flexibilité acceptable du contrat de travail est celle où l'employé voit ses revenus modulés avec la valeur qu'il apporte à l'entreprise. La mise en oeuvre efficace d'une telle flexibilité implique que la valeur produite soit effectivement mesurée à tous les échelons et que les moyens soient donnés à chaque personne pour agir sur ses propres objectifs de production.
Je maintiens mon affirmation. La seule façon optimale pour "gagner plus" dans un tel cas de figure est, à mon avis, une révision complète de la "participation aux bénéfices" où l'apport d'individus ou de groupes d'individus serait bien mieux évalué. La mise en oeuvre est cependant très délicate car :

  • les entreprises sont globalement mal équipées pour mesurer l'apport effectif de leurs entités internes
  • le micro-management est une tendance naturelle

Par ailleurs, pour les activités concernées par cette catégorie, le besoin en formation individuelle est théoriquement moins élevé car les individus sont déjà dans une situation d'autonomie qui devrait leur donner implicitement des moyens de progresser.

Il y a donc bien, je crois, des solutions pour "gagner plus". Non seulement gagner plus pour soi, de manière individuelle mais également pour faire gagner plus à la société. Cela ne se fera pas sans travailler comme pourraient nous le faire croire ceux qui veulent raser gratis. Cela ne devrait pas se faire non plus en travaillant encore et toujours plus comme le revendiquent les neo-esclavagistes.
Est-ce que cela ne pourrait pas tout simplement se faire en travaillant mieux ?