Logiciels et contenus : il ne suffit pas de se dire "libre" pour l'être vraiment
Par Oaz » 1 mars 2009, 10:41 - Sicap
Ces derniers jours m'ont donné l'occasion de participer à quelques discussion en ligne au sujet des logiciels et contenus "libres".
Ce fut le cas :
- chez Antonin qui nous parle des récents outils web du modem basés sur des logiciels "libres"
- chez la Marmotte Enchaînée, un blog de la toute nouvelle plateforme lesdemocrates.fr où on a parlé, entre autres, du contrat "Creative Commons" via lequel sont fournis au public les contenus de cette plateforme
- chez l'illustre Maitre Eolas, enfin, où le fil de la discussion m'a amené à brièvement évoquer les gestions de droits numériques (plus connu sous leur petit nom de "DRM") dans le logiciel libre.
Quel rapport entre toutes ces discussions ? La facheuse tendance à l'approximation sur la notion de "libre", tant au niveau des logiciels que des contenus.
Je vais essayer ici d'apporter quelques éclairages.
Des logiciels libres pour des services en ligne ?
Antonin fait la pub de "Open Humanity", le logiciel qui est derrière le Forum Démocrate. Ce logiciel n'étant pas encore distribué, il n'est pas formellement libre car aucun utilisateur n'a encore accès au code source. Antonin nous dit que c'est pour avril. Je lui fais entièrement confiance.
Ce qui est un peu plus embêtant, c'est de ne pas savoir quel contrat de distribution libre sera utilisé. Imaginons que ce soit la GPL dans sa version 2 ou 3. Tout le monde aura accès au code source du logiciel qui fait tourner le nouveau bureau en ligne des adhérents du Modem. Une autre organisation, politique ou pas, pourrait utiliser ce logiciel dans un but similaire. Cette organisation pourrait même y apporter des améliorations. Est-ce que le code source de ces améliorations serait automatiquement rendu public ? Pas le moins du monde. Même si ce logiciel dérivé est utilisable en ligne par n'importe qui.
En fait la plupart des contrats de logiciels libres ne s'appliquent qu'au logiciel distribué. Mais pour utiliser un logiciel en ligne, il suffit de l'installer sur un serveur. Il n'est point besoin de le distribuer.
C'est ici qu'intervient Affero, un dérivé de la GPL qui oblige à distribuer le code source d'un logiciel de service en ligne.
Il y a des cas où une telle contrainte n'est pas vitale. Le blog que vous êtes en train de lire n'a pas cette contrainte. Je peux modifier à ma guise son logiciel sans le publier. Cela n'aura que peu d'impact sur le lecteur.
Il en va tout autrement sur un logiciel de travail collaboratif. Pour utiliser le forum démocrate, je dois donner un certain nombre d'informations personnelles. Il me parait souhaitable pour tout le monde de ne pas pouvoir cacher comment sont traitées ces informations. Ce n'est qu'à une telle condition qu'un logiciel aussi sensible mériterait, à mon avis, le qualificatif de "libre".
J'espère que l'équipe de Open Humanity aura un comportement vraiment "open" et ira dans ce sens là.
Des contenus modifiables et rediffusables ?
L'autre nouveau bébé du web modem, c'est lesdemocrates.fr dont j'ai déjà parlé.
La Marmotte Enchaînée a évoqué l'aspect "Creative Commons" de son contenu.
Les contrats "Creative Commons" (abrégé en "CC"), c'est en quelque sorte le principe des logiciels libres appliqué à du contenu texte, audio, video ou autre : la possibilité de donner automatiquement un certain nombre de droits au destinataire du contenu (lecteur, auditeur, ...)
Il existe plusieurs CC selon les options retenues : utilisation commerciale ou pas, autorisation de publier des modifications ou pas, ...
Le choix de lesdemocrates.fr s'est étrangement porté sur le contrat "by-nc". C'est un contrat qui autorise la reprise intégrale du contenu, qui autorise même la création de travaux dérivés mais qui ne pose comme contrainte sur la reprise ou sa dérivation que la paternité (citer l'auteur initial) et la non utilisation commerciale.
Imaginons que je trouve un super article sur lesdemocrates.fr qui propose une brillante analyse sur un sujet que je connais bien. J'estime que quelques ajouts seraient les bienvenus. Je modifie l'article initial et je publie le résultat sur mon blog sous un contrat "by-nc-nd". J'en ai le droit car je cite l'auteur initial et je ne fais pas de commerce avec ce contenu.
Ce contrat "by-nc-nd" a une différence avec le contrat initial : il n'autorise pas les travaux dérivés. J'ai le droit de mettre cette restriction : le contrat "by-nc" par lequel j'ai reçu l'article initial m'y autorise.
Résultat : personne n'aura le droit de reprendre mon article pour en publier une version modifiée.
Si j'étais à la place de l'auteur initial, ça me gênerait un peu d'offrir mon oeuvre à des éventuelles modifications tout en n'étant pas assuré de pouvoir moi-même re-modifier les travaux ainsi dérivés !
Un contrat qui assure un peu plus de liberté, c'est le "by-nc-sa". C'est comme le "by-nc" mais il oblige le modificateur à publier l'oeuvre dérivée sous le même contrat que l'oeuvre initiale, empêchant ainsi tout verrouillage.
"by-nc-sa", c'est le contrat par lequel sont mis à disposition, par défaut, tous les billets de mon blog et j'avoue ne pas comprendre les motivations pour utiliser un "by-nc". En tout cas, j'estime que, en l'état actuel, malgré son "Creative Commons", le contenu de lesdemocrates.fr n'est pas vraiment libre.
Des logiciels libres et garantissant techniquement les lois sur la propriété intellectuelle ?
Maitre Eolas explique pourquoi il ne suivra pas le black-out initié par la quadrature du net. Dans les commentaires toujours nombreux de ses billets, la discussion peut diverger vers bien des sujet connexes.
En l'occurrence, elle m'a amené à re-parler des DRM et de leur relation au logiciel libre.
Là, une précision s'impose quant à ce que l'on peut qualifier de logiciel "open-source" et de logiciel "libre".
Les premiers sont les plus nombreux et l'accès à leur code source a des conséquences très utiles. La première est la capacité pour tout utilisateur d'analyser, de l'intérieur, le comportement du logiciel en question.
Les seconds sont moins nombreux. Tout logiciel libre est forcément open-source. La réciproque n'est pas vraie. Pour être libre, le logiciel doit garantir un peu plus de droits à son utilisateur. Entre autres, l'utilisateur doit pouvoir modifier le logiciel et utiliser cette version modifiée.
De manière simple, un DRM c'est un morceau de logiciel qui va s'assurer de donner certaines possibilités d'utilisation du logiciel à un utilisateur identifié - et surtout s'assurer de ne pas lui en donner plus que ce à quoi il a "droit".
La conséquence immédiate, c'est qu'il ne sert à rien d'inclure un DRM dans un logiciel libre.
Si le logiciel est libre, il pourra être modifié et le morceau de logiciel correspondant au DRM pourra toujours être contourné, par exemple en sauvegardant dans un fichier un contenu dont l'utilisateur n'avait acquis que le droit de visionnage et non celui de copie.
Inversement, si une telle modification de logiciel est impossible, alors il n'est pas libre. L'exemple le plus connu est certainement celui de la "tivoisation". Un logiciel a besoin d'un matériel pour être exécuté. Si un logiciel prétendu "libre" est vendu avec ce matériel, que ce logiciel ne peut s'exécuter que sur ce matériel, et que ce matériel contrôle qu'aucune version modifiée du logiciel ne puisse être exécutée, alors peut-on vraiment parler de logiciel "libre" ?
C'est une de principales avancées de la version 3 de la GPL : il est interdit de distribuer un logiciel GPLv3 sur un matériel qui verrouille l'excution du logiciel modifié - à l'exception de contraintes strictement techniques (par exemple si le logiciel est mémoire morte, par nature impossible à modifier).
Il est donc illusoire de vouloir légiférer sur la propriété intellectuelle en s'appuyant sur la capacité technique d'un logiciel à assurer le droit de l'auteur d'un contenu. Cela reviendrait à bannir le logiciel libre de l'ensemble des logiciels permettant de diffuser des contenus ainsi protégés par la loi.
Attention : je n'ai pas dit qu'un logiciel devait toujours être libre et toujours permettre à son utilisateur de le modifier.
Par exemple, un logiciel qui peut mettre une vie en danger (dans le domaine médical, dans les transports, etc.) devrait surement se prémunir contre les modifications dangereuses. Un tel logiciel a un intérêt certain à être open-source pour que tout utilisateur puisse juger de la qualité de sa réalisation et des risques qu'il représente mais le matériel qui l'accompagne pourrait aussi offrir une certaine garantie, par exemple l'impossibilité d'installer un logiciel modifié à l'insu de l'utilisateur.
Au final, c'est une question de choix social :
- dans quels domaines voulons-nous des logiciels libres parce que l'intérêt de l'utilisateur est plus valable que celui du fournisseur qui cherche la plupart du temps à garder ses utilisateurs sous l'emprise de certaines contraintes ?
- dans quels domaines voulons-nous des logiciels open-source mais non libres car l'utilisateur et le fournisseur, voire la société dans son ensemble, ont besoin d'une sécurité qui ne peut s'accomoder d'un laisser-faire tel que la modification libre de logiciels ?
Commentaires
Je m'en veux de ne pas avoir vu ta note plus tôt.
Je la communique à l'équipe d'Open Humanity.
Je dois avouer que nous n'avons pas complètement trancher sur la licence. Une chose est sur, tout le code sera accessible et l'exploitation commerciale sera libre.
Est-ce que je peux te publier sur le libre au MoDem ?
Oui tu peux republier mon billet puisqu'il est "by-nc-sa" ! (c'est écrit en bas de la page)