Je n'ai rien contre un système élitiste, du moment qu'il ne laisse personne sur le bord de la route, mais je suis sûr d'une chose : élargir le tronc commun des filières supprime inexorablement toute mécanique élitiste.
C'est l'histoire de l'enseignement secondaire des 25 dernières années, au bas mot. Au fil du temps, les paliers d'orientation ont sans cesse été retardés et, afin de maintenir un enseignement commun accessible au plus grand nombre, le contenu des programmes n'a cessé de diminuer. Les classes qui ont le plus été marquées sont probablement la 4ème et la 3ème. Je ne sais s'il existe des statistiques mais aujourd'hui l'accès à ces classes concerne probablement plus de 95% d'une classe d'age. Il y a 25 ans, j'estime qu'il n'y en avait même pas 50%.

Que les choses soient claires : il est vital pour une société que toutes les personnes qui la constituent accèdent à un maximum de connaissance[1]. Tout le problème est dans les modalités d'accès à cette connaissance .
Pour revenir à la question de Mathieu, je suis tenté de répondre qu'en français un "ou" n'est pas forcément exclusif. L'accès au savoir peut être ouvert à tous sans que cela empêche les uns et les autres d'en acquérir plus ou moins en fonction de leurs possibilités et de leurs envies.

C'est là, à mon sens, la grande supercherie du système éducatif actuel qui, sous prétexte d'offrir une égalité de traitement en unifiant les parcours, procède à une véritable casse de ce qui fut un des moteurs de l'ascenceur social.
L'hérétique a raison de souligner que Richard Descoings se situe dans cette logique égalitariste. S'il y a un chapitre à lire dans son rapport, c'est le chapitre III intitulé "Rééquilibrer les voies et les séries"[2]. Il y développe 3 propositions fortes :

  1. faire de la 2nde une vraie classe de détermination
  2. poursuivre la rénovation des filières technologiques
  3. équilibrer les filières de la voie générale

Faire de la 2nde une vraie classe de détermination, c'est continuer la logique uniformisante qui a poussé à son paroxysme le principe du collège unique. L'argument fallacieux derrière cette proposition, c'est que les options qui existent actuellement pré-disposent à une certaine orientation. C'est en partie vrai mais ce n'est que la partie visible du problème. La partie cachée, c'est que ces options permettent la constitution de classes de niveaux qui sont un besoin naturel.
Pour une matière donnée, plus les jeunes avancent dans les études et plus les sujets étudiés se complexifient, plus les disparités en termes de capacité à s'approprier un savoir augmentent. Imposer à tout le monde d'apprendre à un même rythme est tout aussi injuste pour ceux qui n'arrivent pas à suivre le ryhtme que pour ceux qui pourraient bénéficier d'un rythme plus élevé.
En clair, en supprimant les options, on nivelle par le bas autant que possible. Il restera peut être les langues vivantes pour différencier les élèves. On assistera donc, au mieux, à une recrudescence des "allemand LV1" et, au pire, à un déplacement, pour ceux qui en ont les moyens, vers un enseignement privé toujours prompt à répondre à certaines attentes lorsque le service public part en vrille.

La poursuite la rénovation des filières technologiques part d'un bon sentiment mais Richard "discrimination positive"[3] Descoings propose un objectif chiffré d'accueil des élèves issus des filières technologiques dans les IUT, les BTS et même dans les CPGE. Et si cela empêche un élève au parcours objectivement meilleur d'obtenir une telle place, on fait quoi ? On ouvre des établissements en plus ? A ce compte là, autant donner directement de l'argent à tout élève de seconde qui accepte d'aller en filière technologique, on gagnera du temps et l'incitation ne sera pas moins efficace.

Le rééquilibrage des filières de la voie générale est la plus grosse arnaque du tryptique. Il ne s'agit ni plus ni moins que de se diriger vers le lycée unique sans avoir l'air d'y toucher. On insiste sur l'intérêt de la diversité des filières mais dans le même temps on se débrouille pour que les différences entre les filières soient le moins marquées possible. Pour cela, on met un peu plus de sciences pour les littéraires et on rabote les coefficients du bac pour éviter d'avoir des différences trop marquées entre les filières.
C'est pitoyable. Une telle évolution brouillerait les choix d'orientation car il serait encore plus difficile de définir la spécificité de chaque filière. Mais, après tout, c'est le but recherché : ne pas pouvoir distinguer l'acquis d'un élève sortant d'une filière A de l'acquis d'un autre élève sortant d'une filière B. Même si pour cela on est obligé de diminuer les exigences dans la filière A et dans la filière B[4].

A cet instant, il est permis de penser "ok, c'est bien joli de critiquer, mais alors on fait quoi ? Richard Descoings lui, au moins, il a une méthode et des propositions concrètes".
Je n'ai pas la prétention d'apporter des solutions aux problèmes du système éducatif français mais j'aimerais partager quelques réflexions qui me semblent logiques.

Tout n'est pas à jeter dans le rapport Descoings. Il y a même certains diagnostics qui, bien qu'évidents, gagnent à être mis en avant :

  • la jungle des orientations existantes dans l'enseignement secondaire n'aide pas les élèves et leurs parents à faire de bons choix
  • les choix d'orientation sont déséquilibrés par une prépondérance donnée à certaines séries

Concernant les possibilités d'orientation, tout le monde ou presque critique le cloisonnement des filières alors que le seul contrepoids régulièrement mis en action reste la diminution des différences entre ces diverses filières. En fait, le système éducatif donne l'impression de ne se baser sur aucun référentiel commun.
Un exemple de référentiel serait la définition de niveaux d'acquis par matière et par année pour la totalité des filières. Pas le gloubi-boulga mis en oeuvre à travers le socle commun où les acquis sont définis de manière transversale par rapport aux matières et où, au final, il est bien difficile de comprendre qui contribue à quoi.

Non, il faut un truc simple. Par exemple, définir 10 niveaux par matière pour l'ensemble du secondaire[5] avec les acquis correspondant à chaque niveau. Après il suffit de savoir à quel niveau correspond l'enseignement d'une année donnée dans une matière donnée. Et cela pour toute les matières, aussi bien pour le français et les maths que pour les enseignements technologiques.
Il faut pouvoir mettre côte à côte toute la diversité des filières existantes. Il ne faut pas avoir peur des disparités qui en résultent. Au contraire, il faut donner des clefs les plus simples possibles pour que tout le monde soit en mesure d'appréhender cette diversité. avec les avantages (les niveaux atteints, donc) que procure chaque filière par rapport aux autres.
Une telle grille de lecture aurait également un avantage certain pour les choix à venir après le bac. Il est difficile de résumer à un bac X ou Y les pré-requis pour envisager sereinement un parcours donné dans le supérieur. Un ensemble de matières avec le niveau souhaitable pour chacune d'entre elles donnerait de meilleures indications.

En poussant le raisonnement un peu plus loin, il y aurait même de quoi casser la prépondérance donnée à certaines séries. L'uniformisation n'est pas une bonne solution pour gérer la priorité donnée à certaines séries. Ce n'est pas une bonne solution car le désir de segmentation est inhérent aux attentes des élèves, des parents et même des enseignants.
La segmentation ne s'opère pas par rapport aux matières enseignées mais par la volonté de trouver des classes de "bons élèves". Il est inutile de remettre en cause le bien fondé de ce choix qui relève en grande partie d'une vision du système éducatif comme un producteur de signaux[6]. Il ne sert donc à rien de neutraliser cet effet : il reviendra sous une forme ou sous une autre.

En fait, toute idée de rééquilibrage des séries me semble improductive. Je me demande même si les séries servent à quelque chose. Pourquoi vouloir à tout prix maintenir des groupes d'élèves du même age dans les mêmes cours pour faire les mêmes choses ?
Là encore, est-ce que des niveaux par matières ne pourraient pas fournir une solution alternative ?
Hormis quelques questions logistiques, qu'est-ce qui empêcherait les élèves d'aller vers une logique de parcours personnalisé hors de toute notion de série ? Avec une logique simple : quand un niveau est acquis dans une matière, on peut passer au niveau suivant dans cette matière. Plus aucune classe. Juste des cours par niveau.
Cela aurait l'énorme avantage de casser la notion de série, et donc, a fortiori, de série où tout le monde veut aller. Accessoirement cela fournirait une solution élégante à la question du redoublement.

Dans le système actuel, le mécanisme d'orientation est vicié car le conseil de classe est à la fois l'organe qui évalue les résultats passés de l'élève et celui qui décide de son avenir parmi un nombre de choix très limité. La latitude de l'élève et de ses parents consiste en la contestation de la décision du conseil de classe par des voies officielles (et par d'autres qui le sont un peu moins).
Avec un système de niveaux, on peut proposer une approche bien plus transparente : la décision de l'acquisition d'un niveau laissée à l'appréciation du corps enseignant (professeur en charge du cours, équipe pédagogique disciplinaire, ...) sans possibilité d'appel et la pleine liberté des choix d'orientation, c'est à dire la liste des matières, laissée aux élèves et à leurs parents.

Et le bac dans tout ça ? En a-t-on encore besoin ? Pour ma part, et bien que les français y soient, parait-il attachés, je n'en vois pas l'utilité. Pourquoi ne pas se contenter d'une liste de niveaux atteints en fin de secondaire ? Le bac à la carte, en quelque sorte.
Bien sûr, cela devient de facto un bac évalué par contrôle continu mais un contrôle continu sur la totalité de la scolarité puisque toutes les années permettent d'acquérir des niveaux.
Evidemment, la tentation est grande d'attribuer des niveaux un peu trop facilement pour des établissements ayant des populations d'élèves trop faibles, mais la situation actuelle ne vaut en fait pas beaucoup mieux. L'omertà sur le barême et les modalités de correction du bac n'ont rien à envier aux éventuelles dérives d'un contrôle continu.
Je crois qu'à un moment donné, chacun doit prendre ses responsabilités. Tout finit par se savoir et l'attrait d'un établissement diminue automatiquement si les résultats ultérieurs contredisent l'acquis théorique.

Je vais m'arrêter là pour cette fiction de système éducatif.
J'aurais pu parler du renouveau de la vie lycéenne proposé par R.Descoings[7] qui me semble aller dans le bon sens. L'implication sociale au sein du lycée mériterait d'ailleurs de déboucher sur une évaluation officielle faisant partie du diplome de fin d'études secondaires.
J'aurais pu parler d'une semestrialisation qui me parait intéressante si chaque semestre constitue une acquisition de niveau et un palier d'orientation.
J'aurais pu parler du collège unique qui pourrait lui aussi sortir de la ridicule marche forcée de tous les élèves au même pas en proposant des parcours à la carte, au moins pour les années de 4ème et de 3ème.

Mais tout cela n'arrivera heureusement jamais. L'éducation nationale est une institution tellement conservatrice que parents, élèves et enseignant peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Des contenus et un fonctionnement plus transparents ne sont pas pour demain.
La mascarade de l'acquisition des mêmes connaissances par tous et du niveau qui ne baisse pas est bien pratique pour servir les idéologies des politiques de tous bords.
L'illusion de l'égalité a encore de beaux jours devant elle et elle continuera à profiter à ceux qui s'intéresseront de près au fonctionnement du système.

Notes

[1] on peut discuter ce point mais c'est alors un autre débat qui ne relève plus du système éducatif

[2] pages 44 à 57

[3] on lui doit la création de la filière d'accès à Sciences-Po Paris pour les élèves des ZEP

[4] à la différence des "ou", les "et" sont souvent inclusifs

[5] oui, pour l'ensemble du secondaire, de la 6ème à la terminale, car le collège unique n'est pas une fatalité

[6] le système éducatif balance entre 2 théories : le signal (le système n'apprend rien aux élèves, il ne fait que faciliter leur sélection en pointant les plus productifs) et le capital humain (le système "améliore" les élèves grace à ce qu'il leur apprend)

[7] Et même par N.Sarkozy qui, à ma grande surprise, vient de déclarer que "On aura beaucoup gagné si, le samedi, des jeunes lycéens se disent : "Si on allait au lycée faire tourner le ciné-club, la salle de spectacle, les équipements sportifs..." On fait aimer son lycée en permettant à des jeunes de se l'approprier." Reste à savoir comment il finance tout ça...